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Furcy, né libre : “Cette histoire comporte une part d’irréparable”

Adapté du livre L'Affaire de l'esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui, s’inspirant lui-même d’une histoire vraie, Furcy, né libre est l’un des rares films français à aborder l’esclavage.


On y suit Furcy, au XIXᵉ siècle, un homme qui refuse de rester esclave et choisit de se battre pour sa liberté par la justice, avec le soutien d’un procureur abolitionniste. Nous avons posé trois questions à Abd Al Malik, son réalisateur, ainsi qu’à Makita Samba, l’interprète de Furcy, qui nous expliquent pourquoi le film est nécessaire aujourd’hui.


Abd Al Malik © Fabien Coste
Abd Al Malik © Fabien Coste

Abd al Malik, pourquoi était-il urgent, selon vous, de raconter l’esclavage français à travers la fiction ?


La fiction est un outil qui permet de travailler directement les imaginaires. Elle offre un autre point de vue que celui des historiens, des universitaires ou du documentaire : elle permet d’incarner cette histoire pour susciter l’empathie. Et c’est essentiel, parce que ce n’est pas une histoire de noirs ou de blancs, c’est avant tout une histoire d’êtres humains. La raconter, c’est aussi comprendre la nécessité de justice et de réconciliation.


Aujourd’hui, c’était plus important que jamais. Quand on pense à l’esclavage, on pense souvent aux Anglo-Saxons, aux États-Unis… mais on oublie que l’Europe, et la France en particulier, font aussi partie de ce système. L’esclavage occidental s’est aussi construit ici.

Et puis, beaucoup des problématiques que nous vivons aujourd’hui trouvent leurs racines dans l’esclavagisme, le colonialisme ou le néocolonialisme. Commencer à en parler, c’est la seule manière de pouvoir avancer ensemble.


© Julien Panie
© Julien Panie

Il existe très peu de fictions françaises sur l’esclavage. Est-ce un oubli ou un refoulement politique ?


C’est une forme de déni politique, mais aussi humain. J’ai toujours pensé qu’un peuple fonctionne comme une famille symbolique. Et comme dans une famille, quand il y a un problème, on a deux choix : soit on l’affronte ensemble en se disant que ce sera difficile mais qu’on en sortira grandi, soit on met la poussière sous le tapis. Le problème, c’est que lorsque l’on choisit cette deuxième option, ce qui a souvent été le cas en France et en Europe, cela finit toujours par nous éclater au visage. Le problème ne disparaît pas, il devient même plus important. Travailler sur cette histoire, c’est donc aussi travailler à faire peuple, à faire Europe et à faire France aujourd’hui. 


Comme vous le dites, le film parle aussi de réconciliation. Était-ce important pour vous ?


La réconciliation commence par un constat simple : reconnaître l’autre dans sa douleur. Mais aussi comprendre que ces blessures, ces traumas, d’une certaine manière, concernent tout le monde. Travailler à la réconciliation, c’est accepter de regarder cette histoire collective, terrible, droit dans les yeux, pour pouvoir déposer une partie de ces douleurs.

Ce chemin passe aussi par la question de la réparation. Pour moi, elle est double : il faut réfléchir à des réparations concrètes, bien sûr, mais aussi accepter qu’il existe dans cette histoire une part d’irréparable. On ne peut pas effacer 300 ou 400 ans d’esclavage en disant simplement : on va vous payer et tout ira bien. Reconnaître l’irréparable, c’est admettre qu’il y a des blessures qui ne guériront jamais totalement, mais qu’il faut malgré tout dépasser.

C’est pour cela que le travail de mémoire reste essentiel : revenir régulièrement sur cette histoire pour mieux la comprendre.


© Julien Panie
© Julien Panie

Makita Samba, comment vous êtes-vous préparé pour incarner Furcy ?


J’ai d’abord abordé le rôle de manière très physique. Comme Furcy est un personnage assez silencieux, tout passe beaucoup par l’attitude, l’observation et la présence. J’aime travailler comme ça, parce que le corps permet souvent d’accéder plus directement aux émotions. Avec Abd al Malik, on a aussi réfléchi à son évolution au fil du temps, puisqu’on traverse toute une partie de sa vie. Je me suis donc construit une sorte de jauge intérieure : à chaque moment du film, je savais ce qu’il perdait ou ce qu’il gagnait en liberté. Et comme ses conditions physiques se dégradent, ça m’aidait aussi à traduire concrètement ce combat. 


Furcy raconte une histoire longtemps effacée. Aviez-vous le sentiment d’un devoir particulier ?


Je ne l’ai pas forcément vécu comme un devoir. Ce qui m’intéressait surtout, c’était l’aspect inédit du projet : comment raconter cette histoire et comment la mettre en scène autrement. Avec Abd al Malik, on voulait éviter le film d’esclavage classique et se rapprocher presque d’un film de procès. L’idée était de raconter une autre histoire de France, d’une manière qui puisse entrer dans l’imaginaire collectif.


© Julien Panie
© Julien Panie

Pensez-vous que le cinéma français a longtemps évité de regarder l’esclavage comme une responsabilité nationale ? 


Le cinéma français a souvent abordé le statut d’esclave d’un point de vue philosophique, mais la réalité historique, elle, a été largement négligée. L’histoire des DOM-TOM et celle de l’Île-de-la-Réunion, où se situe le film, n’ont jamais vraiment été intégrées dans nos récits collectifs, ce qui est frappant. Jusqu’à aujourd’hui, très peu de projets ont tenté de traiter ce sujet pleinement, peut-être par crainte ou par prudence, mais je pense que cela ouvre désormais la porte à d’autres films.


Nous espérons que ce type de projet pourra devenir plus courant et entrer dans l’histoire collective, de manière à ce que le concept même de mémoire ne soit plus choquant. Les épisodes politiques récents, du Covid aux manifestations pour George Floyd, ont montré combien il est nécessaire de regarder nos propres «sacs de douleur » et de reconnaître ce qui a été fait ici, en France et en Europe.





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