4 questions à Ilker Çatak, Ours d’Or pour Yellow Letters
- Julien Del Percio

- il y a 1 jour
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Deux ans après La Salle des Profs, qui avait tracé son chemin jusqu’aux nominations pour l’Oscar du meilleur film international, le cinéaste Ilker Çatak revient avec Yellow Letters, récompensé de l’Ours d’or à Berlin. Une fable politique tournée en turc - mais filmée en Allemagne - où un couple d'artistes engagés fait face à la censure après la réception d’une “lettre jaune” du gouvernement.
Quelle a été la première impulsion du projet ?
Avant toute chose, je souhaitais faire un film sur le mariage. Je me suis marié très tôt, je n’avais que vingt-trois ans. Ma femme et moi sommes des artistes. Je pense que d’un côté, le mariage peut être tendre et plein d’amour, et de l’autre, cela peut être si froid et difficile. Ça a toujours été une dynamique qui me plaisait, notamment au cinéma. Donc je voulais vraiment faire une “marriage story”. Ensuite, le second ingrédient, c’était la division de la société et des groupes politiques à l’ère des réseaux sociaux, notamment après le Printemps arabe. J’ai voulu faire un film sur l’effondrement d’un mariage dans un environnement politique qui serait répressif.

Le film est marqué par deux cartons assez inattendus : “Hambourg dans le rôle d’Ankara” et “Berlin dans le rôle d’Istanbul”. Le film se situe en Turquie mais assume d’être tourné en Allemagne. Pourquoi rendre cette artificialité aussi évidente ?
Je pense qu’à l’Ouest, surtout en Allemagne, on est très fort pour pointer du doigt les autres pays en leur disant “Vous ne savez pas ce qu’est une vraie démocratie”. Je voulais faire un film où le problème n’est pas autre part, mais plutôt un reflet de ce qui pourrait se passer ici en Allemagne. [...] Et puis, je ne voulais pas faire un film turc. Je suis très heureux de vivre en Allemagne car nous avons toujours beaucoup de libertés. Ici, je suis en mesure de trouver des financements pour faire le film que je veux - même tourné dans une autre langue. Une fois, j’ai dit à mon coproducteur que c’était plutôt à un cinéaste comme Emin Alper (NDLR : réalisateur turc de Burning Days et Salvation), ayant reçu lui-même une de ces fameuses lettres jaunes, qui devrait faire ce film. Mais mon producteur m’a dit qu’un tel film était justement impossible à faire en Turquie…

Face à la censure, le couple a des réactions opposées : Derya accepte un travail dans une émission télé financée par le gouvernement tandis que son mari Aziz monte une nouvelle pièce engagée. De quel personnage vous sentez-vous le plus proche ?
Il m’est impossible de répondre à cette question. Ce serait comme choisir l’un de mes doigts… C’était l’un des défis à l’écriture du scénario : créer un couple où la moitié du public serait avec lui, et l’autre avec elle. Si j’y suis parvenu, alors j’ai accompli mon travail.
Le film ne dévoile jamais le motif pour lequel le couple a été censuré…
Je pense qu'il n'y a rien de pire que la violence sans visage, sans raison… Je voulais vraiment jeter ces personnages dans cette absurdité digne de Kafka. Ils ne peuvent pas lutter, car ils ne savent même pas ce qu’on leur reproche. Pour moi, l'incertitude dans laquelle les personnages sont plongés, c’est un mécanisme en soi du totalitarisme.



