On a vu The Debut, la comédie musicale de Jesse Eisenberg avec Julianne Moore
Présenté en compétition officielle au San Sebastián International Film Festival, The Debut offre à Julianne Moore le rôle sur mesure d’une femme qui reconquiert son identité par le biais du jeu. Un film bouleversant qui entérine le statut de réalisateur à suivre de Jesse Eisenberg.

Peut-on se trouver en devenant quelqu’un d’autre ? C’est la question qu’explore brillamment The Debut, troisième long-métrage de Jesse Eisenberg, cinéaste décidément travaillé par la question identitaire. Après la chronique existentialiste de When You Finish Saving The World (2022) et le récit initiatique sur les traces de la Shoah de A Real Pain (2024), le new yorkais pose cette fois-ci sa caméra dans l’univers du théâtre amateur, et explore le cheminement vers soi au travers du jeu d’actrice.
Julianne Moore interprète Mona, une femme étouffée par sa vie domestique qui rêve de faire ses débuts sur les planches et décroche un rôle dans une comédie musicale locale. Eisenberg dépeint le milieu du théâtre comme une réalité augmentée, enjolivée : les nouveaux compagnons de Mona lui témoignent une bienveillance excessive, et les lieux qu’elles découvrent transpirent une artificialité de conte de fée. Avec Anne Ross, sa cheffe décoratrice, et Drew Daniels, son chef opérateur, le cinéaste fabrique un hommage aux comédies musicales de Broadway et, au travers du désir de Mona pour cet ailleurs merveilleux, c’est son propre amour que le réalisateur imprime sur la pellicule. Il signe également l’écriture et la composition des numéros musicaux de la pièce, dont l’excellente facture participe au charme artisanal réjouissant du film.

Dans cet univers chatoyant, la fadeur de Mona, femme sans sève et sans couleur, fait tache. Incapable de délivrer la moindre émotion, elle est poussée à bout par Jerry, le metteur en scène, dans une séquence où Julianne Moore fait étal de son talent pour les performances élastiques et ramasse sur son visage la cartographie complète des émotions humaines. Son appétit de vie réveillé, la comédienne en herbes s’investit dans son rôle jusqu’à la déraison, poussant le method acting dans ses retranchements les plus grotesques. La femme au foyer asphyxiée, flanquée d’un mari et d’enfants qui ignorent son existence, est dévorée par ce monstre de jeu que Moore prend un plaisir évident à incarner. Fondue dans la peau de son personnage de concierge, Mona troque en réalité une prison pour une autre, plus confortable, qui repousse encore la rencontre avec soi.
En filmant ainsi la métamorphose d’une femme éteinte en personnage flamboyant, Eisenberg, acteur-cinéaste, révèle la part de jeu inhérente à toute expression de soi. Mère, épouse et désormais actrice, Mona saute d’une fonction à un autre et tourne autour de l’abîme. Ainsi, les assauts réitérés de son pygmalion travaillent moins à obtenir une concordance avec le rôle qu’à faire surgir une vérité intime, propre à lui insuffler la vie. Un processus douloureux mais empouvoirant, qui consistera pour Mona à canaliser son crépitement intérieur dans les traits d’une autre. Déchirer les coutures de la femme corvéable et silencieuse, lâcher ce masque qui “semble épuisant” pour faire émerger, au cœur de l’alter-ego, un peu de soi et renaître.




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