À voix basse : Des secrets (les)biens gardés
- Elli Mastorou

- il y a 12 heures
- 2 min de lecture
Présenté en compétition à la Berlinale, le nouveau film de la Tunisienne Leyla Bouzid (Une histoire d’amour et de désir) navigue avec douceur entre un mystère à résoudre, et un récit intime d’identité LGBT.
Comme son titre l’indique, À voix basse est un film sur les secrets, les choses qu’on ne dit pas – ou alors en chuchotant. Installée en France, Lilia (Eya Bouteraa, lumineuse héroïne) revient dans sa Tunisie natale à l’occasion du décès de son oncle.
Premier secret : elle arrive avec son amoureuse Alice (Marion Barbeau), qu’elle dépose dans un hôtel avant de rejoindre la maison familiale. Décédé dans des circonstances mystérieuses, Daly était un homme doux et maniéré, qui ne s’est jamais marié… le deuxième secret se dévoile, en lien avec le premier : oncle Daly était homosexuel. Un secret de polichinelle, mais bien gardé, d’autant qu’en Tunisie l’homosexualité est inscrite dans le code pénal. Le mystère autour cette disparition poussera Lilia à mener l’enquête, ignorant les réticences familiales. Sa quête de vérité dévoilera plus de secrets qu’elle ne le pensait…

Après son premier opus À peine j’ouvre les yeux, récit d’émancipation féminine à la veille de la révolution tunisienne, et son Histoire d’amour et de désir (sorti en 2021), Leyla Bouzid signe un troisième film délicat et maîtrisé. On y retrouve les thèmes chers à la cinéaste : un récit féminin intimiste, une quête d’identité, sur fond de récit sociétal. Née à Tunis, Bouzid, fille du cinéaste Nouri Bouzid, a étudié le cinéma en France ; on retrouve dans le film ce va-et-vient entre deux cultures, deux mondes, deux identités. D’un côté la terre de l’enfance et des racines, de l’autre celle de la vie d’adulte et de l’indépendance.
Dans le domicile familial, Lilia voit plusieurs fois des enfants dévaler les escaliers ou jouer à cache-cache. On comprend vite que ce sont ses propres souvenirs. Bouzid fait coexister passé et présent dans le même plan, une façon simple mais poétique de raconter par l’image la charge émotionnelle du lieu. On trouve quelques autres belles idées de mise en scène dans les flashbacks des souvenirs d’enfance, images saccadées à partir de photos en pellicule, ou encore la scène en surimpression entre Lilia et Alice dénudées dans le lit : Bouzid raconte l’intime par à-coups, dans un mélange de douceur et de pudeur.

Mais à force d’enfouir des choses sous le tapis, ça finit par s’amasser : Lilia se dispute avec Alice, qui ne comprend pas ce qu’elle est venue faire là si c’est pour être planquée. Sur ce point, on peut se questionner sur cette vision d’une France « idéale » pour les droits LGBTQIA+ versus la criminalisation tunisienne. Cependant, le film dépeint aussi la vie nocturne locale et sa faune queer décomplexée : des personnes bienveillantes qui vont aider Lilia dans son enquête…
À voix basse est aussi un film intergénérationnel, à travers les liens et les secrets qui lient Lilia avec sa mère (Hiam Abbass) et sa grand-mère, la matriarche Néfissa (Selma Baccar). Allant d’une génération à l’autre, et du passé au présent, ce film à la force tranquille tisse un récit porteur d’espoir : celui d’un futur débarrassé des secrets, où chacun(e) est libre d’aimer, et de le clamer à voix haute.



