Leyla Bouzid pour À voix basse : "Il y a des personnes qui ont dit en public qu’elles avaient changé d’avis sur l’homosexualité."
- Julien Del Percio

- il y a 14 heures
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Après Une Histoire d’amour et de désir, la cinéaste tunisienne Leyla Bouzid revient avec À Voix basse, le récit d’une jeune femme qui retourne dans son pays natal avec son amante pour l’enterrement de son oncle, décédé mystérieusement. Un long-métrage qui aborde frontalement la pénalisation de l’homosexualité en Tunisie et démontre encore une fois le talent de la cinéaste pour explorer les affres du désir.

Quel a été le point de départ d’À Voix basse ?
Le point de départ a toujours été la maison de ma grand-mère, où nous avons tourné le film. Quand ma grand-mère est décédée en 2017, je voulais absolument immortaliser cette maison. J’ai donc demandé à ma famille d’attendre de la vendre, afin que j’y fasse un film - ce qu’ils ont accepté. À partir de là, j’ai commencé à travailler sur des figures de ma vie réelle, c’est-à-dire ma grand-mère et mon oncle maternel, qui était très marginal. Et à partir de ces images d’enfance, j’ai remonté le fil peu à peu, et il y a des thèmes qui se sont imposés. L’histoire du film n’est pas vraiment autobiographique, mais il est inspiré d’éléments de ma vie, notamment dans la caractérisation des personnages. Ce sont des gens que je connais un peu.

Le film est sorti le 29 avril en Tunisie. Quel en a été l’accueil, notamment par rapport au traitement de l’homosexualité ?
On est très fiers que le film soit sorti en Tunisie, dans un grand parc de salles. Certaines personnes étaient très proches du film, d’autres beaucoup moins, mais il y a eu à chaque fois des moments de dialogue, d’interrogation, d’écoute. Rien que ça, c’était déjà une victoire. Il y a des personnes qui ont dit en public qu’elles avaient changé d’avis sur l’homosexualité, qu’au départ elles ne se pensait pas capable d’accepter leur enfant s’il était gay ou lesbienne mais qu’avec le film, elles se posaient désormais la question. Il y a plein de moments qui étaient très beaux. Il y a aussi eu des choses complètement dingues, par exemple des gens qui ont découvert que les personnes homosexuels pouvaient s’aimer... Évidemment, il y avait aussi eu des gens qui n’adhéraient pas, mais dans tous les cas, il n’y a pas eu d'agressivité, on était toujours dans le dialogue. Les gens sont parfois surpris que le film soit sorti, mais en fin de compte il n’y a pas eu de mauvaise polémique. Cela donne beaucoup d’espoir.

Comment avez-vous trouvé l’actrice principale, Eya Bouteraa, presque totalement inconnue des caméras ?
À la base, j’étais plutôt partie sur une actrice professionnelle mais c’est mon assistant-réal qui m’a parlé d’Eya. Il m’explique que c’est quelqu’un qui faisait tout autre chose et qui a tout abandonné pendant le Covid pour devenir comédienne. Je décide donc de la rencontrer et dès que je la vois arriver, je découvre quelqu’un de très souriant, très joyeux, lumineux. Je lui dit qu’elle est super mais qu’elle me paraît trop différente pour jouer Lilya ( NDLR : l’héroïne du film), qui est quelqu’un de plus mélancolique et mutique. Elle insiste pour faire un test donc je lui envoie quand même des scènes à préparer… Et là, dès que j’allume la caméra, je trouve qu’il y a quelque chose qui se dégage, de ses silences, de son regard, de sa présence. C’était très impressionnant. Et à partir de là, j’ai commencé à faire de nombreuses séances de travail avec elle et plus j’avançais, plus je me disais que c’était Lilya. [...]
Mais choisir Eya, c’était quand même un peu un saut dans le vide. Je me rappelle d’un moment, deux semaines avant le début de tournage, on commence à faire les répétitions avec Eya et Hiam (NDLR : Hiam Abbass, qui joue la mère de l’héroïne). Et là, Eya perd sa voix. Enfin, elle ne me dit pas qu’elle perd sa voix mais elle joue en chuchotant. À voix basse (rires). On n’entendait rien. Je n’ai rien osé dire sur le moment mais au soir je l’appelle et je lui demande ce qu’il se passe….et en fait, elle était tellement intimidée qu’elle n’arrivait plus à faire sortir sa voix. On était à deux semaines du tournage donc j’étais super inquiète. Pour pallier à ça, je lui ai fait crier tout le scénario sur la plage de Sousse (rires). Parfois, elle lisait les dialogues normalement et je lui disais “non pas comme ça, tu cries.” Je me suis dit que comme elle jouait tout bas, je devais l’amener à faire l’inverse. Et elle a retrouvé sa voix.



