Philine Janssens, coordinatrice d’intimité : "« Sur les tournages, je m’assure que le mental n’a pas pris de coups."
- Camille Wernaers
- il y a 6 heures
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Pionnière de la coordination d’intimité en Belgique, Philine Janssens sillonne les plateaux depuis près de sept ans pour s’assurer de la sécurité physique et émotionnelle de toutes les personnes impliquées dans les tournages. Elle a travaillé sur des films indépendants comme Nino dans la nuit (2026) et pour des mastodontes du secteur tels que Disney+ (L'Aéronaute, sorti en 2025).

Comment est-ce que vous définiriez le métier de coordinatrice d’intimité ?

J’aime bien le comparer à la coordination de cascades. Nous travaillons du côté de la prévention. Pour la coordination de cascade, il s’agit de s’assurer que personne ne se casse une jambe. Dans mon métier, je suis plutôt concentrée sur les aspects psychologiques des tournages. Je m’assure qu’aucun·e acteur·trice ne risque de mal vivre une scène qui sera jouée, ou de regretter des gestes qui ont été filmés. Je suis impliquée dès qu’il est question d’intimité dans le scénario. Le travail commence souvent très tôt, bien en amont du début du tournage. Je contacte les acteur·trices pour discuter de leurs limites. Cela [leur] demande une certaine introspection : il faut savoir conscientiser ce qu’on ne veut pas. Je m’intéresse aussi aux réalisateur·trices pour connaître les limites des personnages, jusqu’où ils doivent aller. Il y a parfois une différence entre ces limites et celles des acteur·trices qui doivent les interpréter ! On discute ensemble de la meilleure manière de raconter l’histoire et, à partir de ça, je rédige des clauses de nudité. Je dirais que trois quarts de mon travail se situe avant les tournages. Quand l’histoire (explicite, violente, tendre, etc.) a su être filmée avec bienveillance, c’est que j’ai bien fait mon travail. Pour une coordinatrice de cascade en revanche, c’est quand personne ne s’est blessé ! Moi, je m’assure plutôt que leur mental n’a pas pris de coups. Et cela peut arriver, même si on a pris le temps de tout baliser.
Comment l’arrivée du métier a-t-elle été prise par les professionnel·les du secteur ?
Cela m’inquiétait au tout début. Moi-même, en tant que chorégraphe de danse contemporaine, je me suis demandé ce que je penserais si on m’imposait un coordinateur de cascade à chaque fois qu’une danseuse doit tomber ou qu’il y a un porté à faire ! Les boîtes de production belges ont lancé ce métier peu après le mouvement #MeToo parce qu’elles ne voulaient pas avoir de problèmes sur les tournages, mais aussi parce que, lors de la pandémie de Covid, les gens craignaient de se toucher. Finalement, j’ai eu très peu de mal à me faire accepter des équipes et à faire comprendre quel était mon rôle. Les acteur·rices ont vite compris qu’il était plus sain de parler de ces sujets ouvertement. Le plus souvent, j’envoie un message pour prévenir l’acteur qu’une scène intime arrive, et je lui demande si je peux l’appeler. Certains vieux de la vieille se marraient au début, en disant qu’on ne leur avait jamais posé ces questions et qu’ils ne savent pas. Il faut savoir garder différentes approches en fonction des besoins des personnes qui sont en face de nous. D’autres trouvent ça génial et voient très bien de quoi il s’agit parce qu’il y a des coachs pour tout sur un plateau de tournage : pour des scènes avec des enfants ou de tirs à l’arc. Pourquoi pas pour des scènes d’intimité ? Je sais aussi que ma présence rassure certaines personnes parce que ce ne sont pas des questions qu’iels voulaient poser à des collègues. Un acteur avec de la bouteille m’a confié qu’il était plus difficile pour lui de refuser des choses au réalisateur puisqu’il le connaît depuis 20 ans et qu’ils sont amis. C’est intéressant de pouvoir remettre ce type de dynamique en question dans le cadre de mon travail.

C’est donc bien la preuve que ce métier est nécessaire. Pourquoi a-t-il mis autant de temps à apparaître ?
C’était un impensé. Je viens du monde du spectacle et ce sont des choses qui ne m’avaient jamais été demandées non plus, alors que j’ai dansé pour des grandes boîtes comme l’Opéra de Londres. C’était normal de danser seins nus et, évidemment, tous les techniciens débarquaient quand on était sur scène. Aujourd’hui, je travaille aussi en tant que coordinatrice d’intimité pour le théâtre, la situation évolue de ce côté-là également.
Comment êtes-vous devenue coordinatrice d’intimité ?
J’ai été danseuse pendant des années, j’ai obtenu un master en chorégraphie et un master en screendance [danse à l’écran, NDLR] à Londres. Je me formais au secteur du cinéma et j’y avais déjà travaillé puisque j’ai collaboré à des clips musicaux. J’ai aussi bossé en 2014 en tant que movement director sur le film Cub de Jonas Govaerts: le monstre ne parle pas et devait s’exprimer par ses mouvements. Le cinéma est toujours resté dans un coin de ma tête. En tant que danseuse, je savais que je devais réfléchir à ma reconversion, on ne peut pas exercer cette activité jusqu’à ses 65 ans. J’avais aussi deux enfants et je ne pouvais plus partir en tournée pendant six mois. C’est à ce moment-là de ma vie que la coordination d’intimité nous est arrivée des États-Unis. J’ai suivi un workshop, et j’ai directement su que c’est ça que j’allais faire du reste de ma vie ! J’ai suivi des modules de formation en ligne aux États-Unis et au Royaume-Uni. J’avais de bonnes bases en ce qui concerne le rapport au corps, mais j’ai dû me former sur les questions de psychologie. J’ai ensuite pu travailler comme coordinatrice d’intimité pour le film Cool Abdoul (2021), réalisé par Jonas Baeckeland, juste avant le début du confinement. Quand le film est sorti, j’ai été ajoutée au générique de fin avec cette fonction. Cela a attiré l’attention des médias, et ma carrière a été lancée. J’ai été propulsée comme une pionnière en Flandre. Le secteur ne voulait pas rester à la traine ; Netflix, HBO et Amazon bossaient déjà sur ces questions depuis plusieurs années.

Est-ce que vous pourriez nous parler d’un tournage qui vous a particulièrement marquée ?
Oui, celui de Truly Naked de Muriel d’Ansembourg, car il m’a demandé beaucoup de travail. Le film se déroule dans le milieu pornographique, il y a donc des scènes très explicites, mais aussi des scènes très humaines avec un jeune garçon à la recherche de ce qu’est l’intimité. Les deux aspects sont présents dans le film et c’est assez rare pour être souligné. En fait, les scènes tendres et intimes sont plus difficiles à jouer parce qu’elles demandent de la nuance et de la vulnérabilité, à la différence d’une scène pornographique qui est surtout une performance. Je pense que le concept d’intimité peut être différent pour chacun·e, d’où l’importance d’en parler. Ce n’est pas forcément lié à la sexualité, cela peut être une scène d’avortement, d’accouchement ou quelqu’un qui va à la toilette. Un autre tournage qui m’a marquée récemment est celui de Lords of War d’Andrew Niccol. J’ai travaillé avec Nicolas Cage et Bill Skarsgård. Autour d’eux, il y a des gardes du corps, des assistant·es. Leurs avocats, et leur agent ne sont jamais bien loin non plus. Je ne peux pas simplement frapper à leurs portes pour leur demander comment ils se sentent ! Je n’ai pas leur numéro de téléphone direct, la dynamique est très différente sur le tournage des blockbusters américains. On attend autre chose de moi que sur les plus petites productions où je peux créer un lien plus spontané avec toute l’équipe.
Est-ce que vous travaillez avec d’autres membres de l’équipe ?
Pour exercer ce métier, il faut bien connaître les différentes fonctions et départements présents sur un tournage. Je travaille beaucoup avec le HMC (Habillage, Maquillage, Coiffure), on s’intéresse par exemple aux costumes qui doivent pouvoir s’enlever facilement, on pense à prévoir des peignoirs après une scène intime, etc. Ces travailleuses se sont battues pour le confort des acteur·trices bien avant notre arrivée. Je ne suis que quelques jours sur le plateau, mais elles restent tout le long du tournage. Je préviens aussi toute l’équipe de tournage si une scène difficile arrive, par exemple une scène avec du racisme ou un viol. Enfin, je travaille encore après le tournage, pour prendre des nouvelles des acteur·trices, mais aussi lors du montage, pour m’assurer que les clauses de nudité soient respectées.

Quels défis identifiez-vous pour le futur de votre métier ?
Ce n’est pas un métier protégé et j’ai récemment appris que des gens l’exercent d’une mauvaise façon. Cela nuit à notre image, alors qu’on a déjà eu du mal à faire comprendre qu’on n’était pas la police des tournages, ou un comité de censure… On parle de santé mentale, c’est grave. Ce n’est pas le rôle d’une coordinatrice d’intimité de demander à un acteur s’il est homosexuel ou d’envoyer les demandes concernant les scènes intimes à toute l’équipe. On ne demanderait pas à un acteur de sauter par la fenêtre sans s’assurer que le coordinateur de cascades sait ce qu’il fait. C’est pareil pour la coordination d’intimité.



